Radio/Télévision : le service public organise la résistance !

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L’Union Européenne de Radio-Télévision (UER-EBU) organise chaque année son Production Technical Seminar, 3 journées consacrées à la veille technologique et le partage des « recettes qui marchent » au sein des médias de service public. L’écran géant affiche la devise : « Producing smarter ».

Par Matthieu Parmentier, chef de projet innovations&développements – France Télévisions

Le ton est donné. Les chaînes de radio et TV traditionnelles, largement égratignées par l’effritement de leur audience et la menace d’un retournement brutal des usages en faveur du web, ont bien identifié leurs challenges :

  • atteindre tout au long de la journée une audience morcelée sur de nombreux écrans
  • créer de nouvelles formes de contenus à l’attention des plus jeunes générations
  • gérer le renversement progressif des priorités : Internet pour l’accès aux contenus, les réseaux sociaux pour la recommandation bien avant l’attrait pour la haute qualité d’expérience et de service
  • transformer l’outil industriel de production malgré les contraintes de coût

Cette année, pour répondre à ces défis, l’Union Européenne de Radio-Télévision n’a pas convié de grands fabricants de solutions à animer quelques sessions. Profitant d’un contexte porteur, avec un service public radiophonique et audiovisuel en pleine ébullition, les innovations majeures portées par ses membres ont été mises à l’honneur afin de partager les leviers d’une réforme indispensable de l’industrie audiovisuelle.

Unanimité autour d’une architecture par plateformes

Après plusieurs années d’apologie du SOA (Software-Oriented Architecture) le terme a totalement disparu. L’esprit du SOA subsiste au cœur des nombreux schémas théoriques d’architecture, mais cette extinction sémantique souligne aussi plusieurs échecs.

Pour Robert Amlung (journaliste – direction de la stratégie de la ZDF) la publication en ligne, non linéaire, impose une introspection profonde des méthodes de production pour abandonner toute logique construite autour de la diffusion linéaire. En tête de ces changements, l’abandon du « média de masse » pour des projets signifiants en direction de plus petits bassins d’audience. Or l’organisation traditionnelle des rédactions, des ateliers de production, ne permet pas de répondre à ce besoin de spécialisation, de souplesse, de réactivité. C’est la vraie raison de l’émergence des UGC (User Generated Contents). Or ces YouTubers, quelque soit leur âge et leur expérience, s’adressent avec talent à une audience ciblée et contentée, qui mécaniquement se détourne de la TV et de sa programmation guidée par les attentes de la masse. Certes, tous les consommateurs ne vont pas prendre la main et enterrer la programmation des chaînes, mais ils vont le faire de plus en plus car la plupart des innovations récentes tendent à faciliter ce virage. C’est le principal argument qui doit pousser les chaînes à la collection de métadonnées pour mieux connaître les aspirations de son audience. Robert Amlung détaille enfin la conversion de l’ingénierie de la ZDF aux méthodes agiles, pour développer des outils efficaces, hybrides et en constante évolution grâce à l’inclusion de journalistes et producteurs aux équipes de développement.

Un sentiment complètement partagé par Thomas Saner (direction technique de la SRG-SSR), qui détaille les implications technologiques de ce nouveau paradigme. Quitter l’organisation par silos au profit d’une réflexion par plateformes oblige les outils de production à fonctionner sur la même base pour mieux se différencier au niveau de l’application et des process, toujours guidé par les besoins des utilisateurs finaux :

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Cette adaptation de l’outil de production plaide pour des solutions inspirées des offres du Cloud, où chaque organisation peut choisir son niveau de personnalisation de l’outil : une offre PaaS (Platform as a Service) permet de développer des couches applicatives personnalisées – concept indispensable pour accompagner le changement et incarner un savoir-faire et une culture d’entreprise – tandis qu’une offre SaaS (Software as a Service) offre des applications préconçues, forcément plus génériques. Cette architecture de référence facilite la maintenance et la possibilité de répondre à des pics de besoin grâce à la virtualisation et les offres du Cloud.

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La RAI travaille justement sur une architecture de type PaaS envisageant la virtualisation de plusieurs services : le stockage, l’accès et le management des données. Avec l’aide d’IBM, la l’opérateur public italien s’attaque à la mise en œuvre d’une solution Cloud pleinement adaptée aux process multimedia. Nommée Active Media Store Framework, elle combine 5 outils logiciels indispensables pour transformer une offre de stockage Cloud traditionnelle (Amazon, Microsoft, Google, Softlayer, Rackspace) en véritable alternative à un stockage interne de médias audiovisuels.

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Pour renchérir, avec l’ambition de pousser encore plus loin, Carlos Gomes (RTP – Portugal) explicite le projet collaboratif PIMS, un Media Cluster développé dans le Cloud (Microsoft Azure) pour permettre à la Radio Télévisions Portugaise de résister à l’extrême pression financière (-10% de revenu chaque année) qui l’oblige à innover pour faire face aux défis du morcellement de l’audience tout en réduisant significativement ses budgets d’investissement et de fonctionnement.

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Eirik Solheim et Geir Bordalen (NRK – Norvège) valident à leur tour cette approche et proposent surtout quelques réflexes pour conduire une mutation réussie vers un fonctionnement par plateformes : internaliser la construction, le développement et l’amélioration des interfaces avec les utilisateurs, dans le respect de l’expérience et du projet de l’entreprise ; investir en priorité dans des solutions robustes au niveau des process logiciels au cœur du système ; développer une grande base de données commune à tous les process, de préférence open-source.

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L’IP à l’assaut de la production live !

Au-delà de ces démarches généralisées de virtualisation des services, la BBC, la SRG-SSR, épaulés par de grands industriels tels Cisco et Sony, s’investissent dans la conversion IP du dernier bastion broadcast traditionnel : le live. Lors des Jeux du Commonwealth de l’été 2014 la BBC a ainsi démontré une solution de production Ultra Haute Définition de bout en bout, en laissant circuler les flux vidéo dans un réseau IP standard, en lieu et place des câbles, grilles et mélangeurs vidéo qu’on retrouve habituellement dans les régies de production. Cette prouesse a marqué le démarrage d’un groupe de travail conjoint réunissant l’EBU, la SMPTE et le Video Services Forum. Nommé JT-NM, ce consortium souhaite développer la pratique et standardiser la production IP en direct.

Andreas Schieder, responsable de la sécurité informatique de la SRG-SSR, profite de cette engouement envers l’IP pour insister sur les nouveaux réflexes à disséminer auprès des professionnels de l’audiovisuel, notamment si leur environnement s’interconnecte en IP jusqu’à s’exposer sur Internet. Parmi de simples solutions, l’une consiste à ne pas nommer la station de travail selon le logiciel qui l’exploite (par exemple AVID ou Adobe) pour ne pas faciliter leur découverte sur le réseau si jamais où une faille de sécurité impacte justement ces logiciels. Une autre solution consiste à peser systématiquement le coût d’exposition des données ou des process, pour évaluer la perte en termes de fonctionnalités et de réputation en cas de piratage, et financer une politique de prévention sécuritaire juste et adaptée.

 

La quête continue de l’efficacité

Pour d’autres chaînes, moins pressurisées par la nécessité du changement, l’innovation réside en priorité dans l’amélioration des process existants. La radio-télévision canadienne (CRC) a conçu un logiciel de supervision qui génère de beaux graphiques colorés pour aider les ingénieurs à mieux paramétrer la charge des équipements informatiques au cours de la journée, éviter les engorgements qui coûtent du temps et fatiguent les serveurs. Au delà du service rendu, synonyme d’économie et de gestion vertueuse, l’interface graphique a généré des bénéfices inattendues sur… le moral des troupes : « hier était une bonne journée ! » devant un tableau verdissant, ou bien « à l’attaque ! » devant une compréhension rapide de la défaillance du système.

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